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06/04/2009 12h22

La tribune de Gilles Finchelstein, Directeur général de la Fondation Jean-Jaurès, et Matthieu Pigasse, vice-Président de Lazard

Quatre idées...plus une, pour sortir de la crise

Nous traversons une crise sans précédent. Nous savons maintenant comment nous y sommes entrés, pas encore quand nous en sortirons - et beaucoup dépendra des décisions qui seront prises. Certaines de ces décisions concernent le court terme - la relance de l'économie, le sauvetage des banques... D'autres, le moyen terme. Le G20 de Londres constitue à ce titre un rendez-vous décisif.

La plupart des propositions à l'étude partent d'un constat identique. Le marché a failli dans ce qui fait son essence même : la fixation d'un juste prix, des matières premières à l'immobilier en passant bien sûr par les actifs des entreprises. Il s'agit donc aujourd'hui de le faire fonctionner efficacement. La plupart des propositions sont d'une grande technicité. Elles portent sur la façon de garantir la liquidité des banques, sur les critères d'évaluation de la solvabilité des emprunteurs, sur la standardisation des produits financiers pour une meilleure transparence, sur le développement de marchés organi¬sés plus sûrs, et, évidemment, sur les normes comptables et prudentielles dont on a vu le rôle d'amplificateur de la crise.

Nous voulons y ajouter quatre idées dont la portée et l'efficacité seraient plus fortes encore.

Première idée : réglementer l'accès au marché des matières premières. Leur prix a connu au cours des dernières années des variations qui n'ont aucun sens économique... mais de lourdes conséquences géostratégiques, financières, sociales et même humanitaires. Plusieurs facteurs expliquent la hausse récente des prix des matières premières alimentaires : la poussée de la demande liée à la croissance des pays émergents, le développement des biocarburants qui absorbe une part croissante de la production de maïs, des conditions climatiques défavorables... Mais personne ne pourra croire que ces facteurs expliquent seuls l'évolution du prix constatée entre 2004 et 2007, notamment les augmentations de 500 % du prix du riz et du blé, de 250 % du prix du maïs, de 200 % du prix du sucre.

Depuis quelques années, l'intérêt des investisseurs pour les marchés à terme de matières premières s'est considérablement développé - ils voulaient compenser la baisse des rendements des marchés traditionnels et ont organisé la rareté pour faire monter les cours. Une proposition radicale consisterait à interdire l'accès des spéculateurs aux marchés à terme de matières premières, grâce à un registre du commerce réservé aux intervenants réalisant des opérations de couverture.

D'autres formules moins radicales, permettant d'assurer la liquidité de ces marchés, peuvent être imaginées : augmenter les dépôts en garantie ou interdire toute opération faite par un intervenant incapable d'assumer la livraison effective des marchandises. En tout état de cause, ces opérations devraient être réalisées sur les seuls marchés organisés et cotés, gage de transparence, et non sur les marchés de gré à gré.

Deuxième idée : créer une agence européenne publique de notation. Nous connaissons les défaillances des agences de notation dans l'évaluation des risques. Elles sont aujourd'hui privées et américaines : on pourrait créer une agence publique européenne, dont les actionnaires seraient les États ou les Banques centrales. Quels en seraient les avantages ? Éviter les conflits d'intérêts, puisque cette agence ne serait pas financée par ceux qu'elle est chargée d'évaluer. Mobiliser les moyens nécessaires à une évaluation de qualité, puisqu'elle n'aurait pas pour vocation de dégager des profits. Offrir un point de vue différent, puisqu'elle ne baignerait pas dans la même eau que les agences américaines qui partagent une trop grande proximité culturelle.

Troisième idée : réglementer les hedge funds, qui se sont considérablement développés : en 2007, ils représentent près de 50 % des transactions sur les Bourses de New York et de Londres. Leur objectif est de disjoindre leurs performances de l'évolution générale de la Bourse en jouant sur tous les marchés et en profitant de leur volatilité. Ils ont entretenu le mythe que, grâce à des modèles mathématiques sophistiqués, ils parvenaient à transformer les anomalies de marché en opportunités. Or, la recherche de rendements supérieurs à 20 % quand la croissance est faible et que le rendement des actions et des obligations est inférieur à 10 %, conduit à prendre de gros risques pour les investisseurs et pour l'ensemble de l'économie.

Parce que les thuriféraires du libéralisme considéraient qu'ils amélioraient l'efficacité globale du marché, le principe a été celui de l'autodiscipline par la définition de « codes de bonne conduite », dont l'affaire Madoff a montré l'inanité. Mais ces fonds sont en réalité de véritables OVNI de la finance qui échappent à tout contrôle et ne répondent de rien, devant personne. Ce n'est plus acceptable compte tenu du risque systémique qu'ils font courir au système financier par les masses en jeu et leurs comportements mimétiques. Une première solution consisterait à améliorer la transparence des hedge funds en leur imposant un reporting de leurs positions et de leurs risques aux Banques centrales. La distribution des produits des hedges funds les moins coopératifs pourrait ainsi être interdite, limitant leur effet de levier, c'est-à-dire leur niveau d'endettement par rapport aux fonds dont ils disposent. On pourrait enfin réserver leur accès aux produits dérivés à la seule couverture contre les risques, en leur interdisant les opérations purement spéculatives.

Quatrième idée : réglementer les paradis fiscaux. Cette cinquantaine de pays, dont près de la moitié en Europe (Monaco, Liechtenstein, Jersey...), se caractérisent par une fiscalité très faible, un secret bancaire absolu et une opacité totale. L'enjeu est décisif: 10 000 milliards de dollars y seraient placés, la moitié des investissements directs étrangers y transiteraient. Pour faire image, il y a plus de flux financiers des États-Unis vers les Bahamas que des États-Unis vers la Chine. Pour la France seule, le manque à gagner fiscal lié à ces pays serait de l'ordre de 20 milliards d'euros. Comme pour les hedge funds, la réglementation minimale - l'établissement de listes noires sans réelles conséquences par un organisme intergouver¬nemental qui dépend de l'OCDE, le GAFI (Groupe d'Action Financière Internationale) - a montré ses limites.

Il faut aller plus loin, d'autant plus qu'il s'agit non seulement de paradis fiscaux, mais aussi de paradis bancaires et financiers où les acteurs opèrent en dehors de toute surveillance et qui permettent de dissimuler des transactions douteuses ou de blanchir de l'argent sale. Une première solution consisterait ainsi à interdire à toute banque bénéficiant de soutiens publics d'avoir des filiales ou des activités dans les paradis fiscaux. Une seconde, à taxer toutes les transactions avec ces zones. Une dernière, radicale mais efficace, serait d'interdire toute relation bancaire avec ces zones. Tout cela nécessite une étroite coordination internationale - raison de plus pour commencer tout de suite.

A ces quatre propositions de réglementation, s'en ajoute une supplémentaire : la régulation des déséquilibres économiques internationaux est la mère de toutes les batailles. Ce sont les dérèglements du système financier international, c'est-à-dire les déficits à répétition des États-Unis, qui ont créé une orgie de liquidités et favorisé l'émergence de ces bulles qui ont fini par éclater. Nous avons affaire, en réalité, à un système de « Bretton Woods inversé ». Dans le système mis en place après la Seconde Guerre, le principe était que le pays qui connaissait des déséquilibres devait les réduire par des mesures correctrices internes. Le système s'est inversé : les États-Unis connaissent des déséquilibres et les maintiennent grâce à l'intervention des autres pays. Pis encore, il faut prendre conscience qu'il n'existe pas la moindre chance que ces déséquilibres se réduisent spontanément. Pourquoi ? Tout simplement parce que personne n'y a intérêt.

Les États-Unis n'adopteront pas une politique économique plus restrictive. Les pays producteurs de pétrole ne baisseront pas leurs prix. Les pays émergents ne laisseront pas davantage leur monnaie se réévaluer.... Il est essentiel de mettre en place une nouvelle régulation internationale - à défaut, les déséquilibres continueront de s'accumuler, l'excès de liquidités conduisant toujours à un excès d'endettement et à une hausse des prix des actifs.

Gilles Finchelstein et Matthieu Pigasse sont auteurs du livre : « Le monde d'après, Une crise sans précédent » aux éditions Plon.

NEWS Press, avec la Revue Parlementaire


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